Jumeaux du Brévent – Aiguilles Rouges – 15 août 2026

Mi-août à Chamonix.

Autrement dit : des files d’attente aux remontées mécaniques, des vans garés jusque dans les arbres, des terrasses pleines à craquer et suffisamment de Gore-Tex au mètre carré pour imperméabiliser la Haute-Savoie.

De mon côté, la saison d’encadrement touche à sa fin et les copains débarquent au camping pour le week-end. Après plusieurs semaines à encadrer dans la vallée, l’idée est cette fois assez simple : emmener les copains dans une belle grande voie, adaptée à leur niveau, leur laisser un maximum d’autonomie et, détail important, faire en sorte que tout le monde rentre avec la banane.

La veille au soir, autour d’un resto, je lance donc une étude scientifique de très haute précision :

Qui est chaud pour une grande voie demain ?

Quelques regards se croisent. Certains plongent soudainement très profondément dans leur assiette.

Mais trois candidats ne reculent pas.

Le casting est fait.

Il y aura Clara, alias Chonchon, spécialiste du combat jusqu’à la dernière plume.

Thomas, alias Microute, dont nous reparlerons bientôt des pieds.

Et Benoît, mon frère, alias Bernard, parce qu’apparemment nous avons décidé qu'un prénom ne suffisait pas.

Nous serons donc quatre.

Reste un détail.

Trouver où aller.

La grande science du choix de voie à 22 heures

Choisir une grande voie le soir pour le lendemain, après un resto, est une discipline à part entière.

À ce moment-là, toutes les approches semblent courtes, toutes les cotations raisonnables et les prévisions météo étonnamment optimistes.

Mon cahier des charges tient néanmoins à peu près debout : une voie autour de 6a max, entièrement équipée, jolie, adaptée au groupe et, si possible, sans devoir hypothéquer un rein dans les remontées mécaniques.

Ce dernier critère est relativement ambitieux à Chamonix.

Je fouille donc Camptocamp, comme souvent, complète avec les quelques topos qui traînent et finis par tomber sur Catyoucha Man, sur la face sud des Jumeaux du Brévent.

Topo Catyoucha man - Jumeaux du Brévent - Chamonix
Topo Catyoucha man - Jumeaux du Brévent - Chamonix

Six longueurs.

Environ 200 mètres.

Du beau caillou des Aiguilles Rouges.

Des relais équipés.

Un niveau qui semble correspondre.

Et une vue absolument scandaleuse sur le massif du Mont-Blanc.

Vue depuis le départ de la voie
Vue depuis le départ de la voie

Sur le papier, le candidat vient de remporter l'appel d'offres.

Seul problème : toutes les sorties que je trouve semblent fonctionner à l'envers.

On monte au Brévent avec la deuxième remontée mécanique, on rejoint le sommet des Jumeaux, puis on descend en rappels jusqu'au pied avant de remonter la voie.

Payer pour monter afin de redescendre en rappel et pouvoir remonter ensuite…

La montagne moderne a parfois des concepts subtils.

Mais en regardant la carte IGN, une autre idée commence à germer.

Les Jumeaux sont bien plus bas que le sommet du Brévent. Depuis Planpraz, il doit forcément être possible de traverser sous la falaise et d'arriver directement au pied.

Personne ne semble documenter précisément cette option.

Mais la carte a l'air d'accord avec moi.

Et comme chacun sait, lorsqu'une carte IGN et un grimpeur à 22 heures pensent avoir trouvé un raccourci, il n'existe absolument aucune raison de s'inquiéter.

Nous verrons bien demain.

Météo Suisse, cinquième membre de la cordée

Il reste évidemment un autre invité à la fête : la météo.

Le début de journée est annoncé magnifique.

En revanche, ça se gâte autour de 15 heures.

Orages.

Et depuis deux mois passés dans la vallée, j'ai découvert une vérité locale : quand les guides, les moniteurs et les enfants du pays parlent météo, un nom revient avec une ferveur presque religieuse : Météo Suisse.

On ne consulte pas Météo Suisse.

On croit en Météo Suisse.

Le plan est donc simple : partir suffisamment tôt et être sortis avant que Zeus ne commence à faire ses longueurs dans les Aiguilles Rouges.

À la recherche des Jumeaux

Nous débarquons à Planpraz.

Au loin, les Jumeaux sont assez faciles à repérer. Deux belles masses rocheuses posées au-dessus de la vallée.

Vue des Jumeaux du Brévent depuis la marche d'approche
Vue des Jumeaux du Brévent depuis la marche d'approche

En revanche, la face qui nous intéresse reste cachée.

IGN dans une main, instinct de sanglier dans l'autre, nous quittons progressivement les grands axes touristiques pour emprunter une sente qui traverse en direction de la falaise.

Et rapidement, l'approche change de standing.

Nous passons du domaine skiable au sentier à myrtilles.

Ce genre de chemin qui n'apparaît peut-être pas dans les brochures de l'office du tourisme, mais qui possède deux avantages majeurs : il va dans la bonne direction et permet éventuellement de compléter le petit-déjeuner.

La traversée se déroule finalement plutôt bien et confirme notre intuition de la veille : Catyoucha Man est parfaitement accessible par le bas depuis Planpraz, sans monter jusqu'au Brévent et sans effectuer les rappels habituels.

Plus de détail de l'approche sur la sortie Camptocamp ici

Petite victoire logistique.

Pendant l'approche, j'ai aussi le temps de réfléchir à l'organisation de notre caravane.

Et l’idée n’est pas que je déroule devant pendant que derrière la montagne se charge seule de la pédagogie.

Le plan de bataille

La première cordée sera composée de Bernard et moi.

Bernard sera mon cookie player du jour.

Traduction approximative : mon frérot, mon cobaye de luxe et surtout le grimpeur que j'estime suffisamment solide techniquement et physiquement pour faire toute la voie en tête.

La voie est entièrement équipée et les relais sont chaînés : parfait pour se concentrer sur les fondamentaux sans lui ajouter une thèse de doctorat en construction de relais.

Avant le départ, petite piqûre de rappel : communication dans la cordée, organisation à l'arrivée au relais, assurage du second et fonctionnement général de notre cordée.

Moi, je grimperai en second.

Et ce choix est important.

Car juste derrière nous évoluera la deuxième cordée : Chonchon et Microute, avec pour objectif de grimper en réversible et d'être la plus autonome possible.

Je leur explique également mon rôle : je serai devant eux, souvent au relais en même temps que le leader de leur cordée, disponible pour vérifier une manip, répondre à une question ou donner un petit coup de pouce si nécessaire.

L'idée n'est pas de faire à leur place.

L'idée est de poser quelques petites barrières sur les côtés de la piste et de les laisser conduire.

Le décor est posé.

Devant nous : six longueurs.

Derrière nous : Chamonix et le massif du Mont-Blanc dans sa version écran IMAX.

Il n'y a plus qu'à grimper.

Les deux premières longueurs distribuent les gifles

Bernard attaque.

Départ dans la voie
Départ dans la voie

Et déroule.

Le gaillard semble avoir pris l'option moteur diesel : pas forcément beaucoup de bruit, mais ça monte régulièrement et ça ne cale pas.

Derrière, l'ambiance est légèrement différente.

Les deux premières longueurs constituent clairement le morceau de résistance de la partie basse.

Chonchon avec le smile dans L2
Chonchon avec le smile dans L2

Dalle technique, petites prises, placements précis…

Chonchon et Microute s'emploient.

Ça bataille.

Ça cherche.

Ça souffle.

Mais ça passe.

De mon côté, ma position juste au-dessus me permet de laisser ponctuellement quelques dégaines en place dans les passages les moins confortables.

Quelques centimètres gagnés au clippage.

Pas de quoi transformer la longueur en escalator, mais suffisamment pour enlever un peu de piment lorsque la marmite est déjà bien assaisonnée.

Après les deux premières longueurs exigeantes, L3 et L4 nous offrent un peu d'air.

Microute dans la fissure de L3
Microute dans la fissure de L3

La grimpe reste belle, variée, avec ce rocher gris des Aiguilles Rouges qui donne envie de poser les mains partout.

Les géologues parleront de gneiss.

Nous parlerons surtout de très bon caillou.

R4 : conseil de guerre

Nous arrivons au relais après la quatrième longueur.

C'est le moment stratégique de la journée.

À partir d'ici, deux possibilités.

La première : descendre en rappels et reprendre notre itinéraire d'approche.

La seconde : continuer dans les deux dernières longueurs en 6a jusqu'au sommet.

Le topo mentionne une possibilité de réchappe à pied dans le secteur.

Personnellement, je ne vois rien qui ressemble suffisamment à un chemin pour y envoyer quatre personnes sereinement.

Donc pour nous, ce sera simple : soit rappel, soit sommet.

Première donnée du problème : la météo.

Consultation du grand oracle helvétique.

Bonne nouvelle.

L'orage prévu à 15 heures est maintenant annoncé vers 16 h 30.

Merci Météo Suisse.

Il est environ 14 heures.

Il nous reste deux longueurs.

Et, accessoirement, elles ont l'air magnifiques.

Deuxième donnée : l'état des troupes.

Bernard est en pleine forme. Il pourrait probablement repartir pour trois longueurs supplémentaires et une raclette.

Chonchon s'est bien battue dans les premières longueurs. Quelques plumes sont restées accrochées aux réglettes, mais l'animal possède une qualité précieuse : il en faut beaucoup pour lui faire lâcher l'affaire.

Elle veut continuer.

Reste Microute.

Et Microute commence à porter un nom de plus en plus adapté à la situation.

Ses chaussons de bloc lui scient les pieds.

Douleurs aux pieds
Douleurs aux pieds

L'erreur classique : en salle, ces armes de destruction massive sont parfaites pour tenir trois secondes sur une réglette négative.

Après quatre longueurs, elles commencent surtout à donner envie de s'amputer au-dessus de la cheville.

Je connais bien cette douleur-là.

Et je sais surtout qu'elle peut transformer une belle sortie en interminable négociation avec ses propres orteils.

Sa jauge d'énergie commence également à descendre sérieusement.

La décision lui appartient.

Personne n'a envie de transformer « journée plaisir entre copains » en « marche forcée vers le sommet sous contrainte sociale ».

Roulements de tambour.

Ça repart.

Microute repart
Microute repart

Marché conclu : Microute récupère mes chaussons, plus confortables et officiellement garantis sans mycoses.

Et moi ?

Je finirai en baskets.

À ce stade de l'histoire, chacun contribue comme il peut au projet collectif.

Deux longueurs pour finir le travail

Bernard repart devant.

Cinquième longueur.

Du 6a plus physique, des ressauts, de beaux mouvements.

Puis vient la dernière.

Un magnifique dièdre qui file vers le sommet.

La fatigue est là, mais quelque chose a changé dans la deuxième cordée.

Les premières longueurs étaient une bataille.

Maintenant, il y a le sommet au-dessus.

Et parfois, cette simple information recharge mieux qu'une barre énergétique.

Chonchon s'engage dans la dernière longueur.

Athlétique.

Pas cadeau.

Mais elle grimpe.

Elle serre.

Elle avance.

Et elle enchaîne la longueur avec brio.

Chonchon en opposition dans L6
Chonchon en opposition dans L6

Les quelques plumes abandonnées plus bas repoussent instantanément.

Quelques minutes plus tard, tout le monde est en haut.

Quatre grimpeurs sur les Jumeaux.

Les cordes en tas.

Les chaussons enfin retirés.

Et cette satisfaction particulière des journées où le sommet n'était pas complètement garanti quelques heures plus tôt.

Heureux au sommet de la voie
Heureux au sommet de la voie

Grimper devant… tout en restant derrière

Avec le recul, mon positionnement dans la première cordée aura vraiment bien fonctionné.

Être second de Bernard, plutôt que systématiquement en tête, m'a laissé une position idéale.

Bernard pouvait vivre pleinement sa grande voie, prendre les décisions du leader et gérer ses relais.

Et moi, une fois remonté, je me retrouvais juste au-dessus de Chonchon ou Microute lorsqu'ils évoluaient en tête dans la deuxième cordée.

Assez proche pour observer.

Assez loin pour leur laisser faire.

Selon les situations, cela m'a permis d'aménager ponctuellement une dégaine pour faciliter un clippage ou d'avoir dans ma boîte à outils une Micro Traxion sur mon deuxième brin d'encordement afin de pouvoir assister rapidement le leader si nécessaire.

Un petit filet sous le trapèze.

Qui, heureusement, sera resté essentiellement un filet.

Car l'objectif était bien là : qu'ils grimpent eux-mêmes.

Pas de les transporter jusqu'au sommet comme des bagages cabine.

Et finalement, c'est probablement ce que j'ai préféré dans cette journée.

Voir Bernard dérouler ses longueurs.

Voir Chonchon et Microute chercher leurs solutions, gérer leurs relais, prendre des décisions, se battre un peu… puis arriver tous les deux là-haut.

Une dernière décision extrêmement importante

Depuis le sommet des Jumeaux, retour express vers les remontées.

Retour Planpraz
Retour Planpraz

En quinze à vingt minutes, nous retrouvons la civilisation.

Il est environ 17 heures.

Nous regardons le ciel.

Toujours rien.

Pas d'orage.

Pas même un petit grondement pour sauver l'honneur de la prévision.

La dernière benne descend à 18 heures.

Nous disposons donc d'environ une heure devant nous.

Et toute grande journée en montagne finit tôt ou tard par poser une décision capitale.

Descendre immédiatement ?

Ou boire une bière en terrasse ?

Après consultation de l'ensemble de la cordée, étude approfondie des risques et vote à l'unanimité, nous décidons de repousser notre départ.

Bière de la victoire.

Bière de la victoire
Bière de la victoire

Le Mont-Blanc en face.

Les jambes fatiguées.

Les pieds de Microute de nouveau alimentés en sang.

Chonchon qui a récupéré son plumage.

Bernard qui peut enfin arrêter de tirer des longueurs.

Et cette sensation d'avoir parfaitement rempli le cahier des charges fixé la veille au restaurant :

une belle voie,

un peu d'aventure,

de l'autonomie,

quelques combats,

beaucoup de plaisir,

et tout le monde en haut.

L'orage ?

Il arrivera finalement plus tard dans la soirée.

Bien après nous.

Merci Météo Suisse.