Samedi 8 août 2026
Pointe Adolphe Rey — Massif du Mont-Blanc

Il y a des journées où tout se déroule exactement comme prévu.
Et puis il y a celles où l'on part grimper huit longueurs de granite à 3 500 mètres, et où tout se joue sur un café !
Bref.
Une bambée comme on les aime.
LE SKYWAY, OU L'ART DE PRENDRE 2 000 MÈTRES SANS TRANSPIRER
Nous sommes à Chamonix pour une saison d'encadrement dans le cadre de la formation DEJEPS Escalade en Milieux Naturels, chez Koala Grimpe.
Après une semaine plutôt intense, une décision pleine de sagesse collective s'impose pour le samedi :
se reposer.
Nous choisissons donc naturellement d'aller grimper à 3 500 mètres.
La météo annonce grand beau. Pas un nuage. Le genre de prévision qui transforme rapidement cinq adultes raisonnables en gamins devant une vitrine de bonbons.
Réveil : 5 h du matin.
Boulon et Mag passent récupérer Jean, Fab et moi. Direction le tunnel du Mont-Blanc, puis Courmayeur.
Boulon, enfant du pays et moniteur de ski l'hiver, nous offrira le passage du tunnel en prenant un abonnement 20 passages. Grand prince !
Ça commence bien.
À Entrèves, nous embarquons dans la deuxième benne du Skyway, celle de 6 h 45.
Quelques minutes plus tard : Punta Helbronner, 3 466 mètres.
Et puisque nous sommes des alpinistes extrêmement sérieux, notre première décision en arrivant est évidemment de boire un café.
Ce café, nous le regretterons.
Mais pas tout de suite.
À LA RECHERCHE DU DÉPART DE LA VOIE

Crampons aux pieds, piolets sur les sacs, nous descendons vers le glacier du Géant et prenons la direction du col des Flambeaux.
Objectif suivant : la Tour Ronde.
Pour le moment, le jeu est simple : il y a une trace.
Nous suivons la trace.
C'est une technique d'orientation qui a largement fait ses preuves.
Après la Tour Ronde, il faut tirer vers le Roi de Siam, puis rejoindre la Pointe Adolphe Rey.
Seulement voilà : nous sommes début août, il fait chaud depuis un moment et le glacier commence à montrer les dents.
Les crevasses s'ouvrent.
Les ponts de neige s'affinent.
Et naviguer au pif n'est pas franchement au programme.
Nous cherchons, observons, contournons, revenons un peu et finissons malgré tout par arriver au pied de la Pointe Adolphe Rey.
Le caillou est là.
Et quel caillou.
DEUX CORDÉES, DEUX PROGRAMMES
Nous nous séparons.
Mag, Jean et Boulon partent dans la voie Gervasutti.
Fab et moi, direction Police des Glaciers.
Première fois pour moi sur cette partie du massif.
Et première rencontre avec ce granite orangé absolument magnifique.
Des fissures.
Des dièdres.
Des murs raides.
Du rocher sculpté comme si quelqu'un avait passé quelques millions d'années à fabriquer spécialement des prises pour grimpeurs.
Le tout posé à 3 500 mètres au milieu des glaciers et des aiguilles du Mont-Blanc.
Il y a pire comme bureau pour un samedi matin.
Mais il est déjà 9 h 15.
La contemplation devra attendre.
Pierre.
Feuille.
Ciseaux.
Fab gagne.
Il partira en premier.
La haute montagne moderne repose parfois sur des méthodes de décision extrêmement élaborées.
Nous avons huit longueurs à grimper. Pour essayer d'être efficaces et partager équitablement les réjouissances, nous décidons de fonctionner par blocs de deux longueurs.
Fab prend les deux premières.
Je prends les deux suivantes.
Puis Fab.
Puis moi.
Sur le papier, c'est magnifique.
FAB FAIT DU FAB
Fab démarre dans la première longueur, autour du 6a.
Puis arrive la deuxième.
7a.
Et là commence un de ces moments où, depuis le relais, on assiste tranquillement à une négociation entre un grimpeur, une fissure et son taux d'acide lactique.
Fab cherche.
Fab serre.
Fab souffle.
Fab grogne probablement un peu.
Fab continue.
Ça dure.
Mais ça ne tombe pas.
Quelques mouvements supplémentaires et…
Clap clap.
Enchaîné à vue.
La journée est officiellement lancée.
Envie de grimper avec Fab ?
Découvre Fabien Moyon, moniteur de la Brigade, ses terrains de jeu et ses prochains stages. Voir le profil de Fab →
UNE FISSURE, UN 0.2 ET UNE ZIPETTE
À mon tour.
Les deux longueurs suivantes : 6c puis 6a.
Le 6c déroule dans un superbe dièdre avec une fissure à doigts.
C'est technique, raide, magnifique.
Exactement le genre de longueur où chaque verrou de doigt donne envie d'en parler pendant trois semaines à des gens qui n'ont absolument rien demandé.
Je grimpe bien.
Je commence même à croire à l'enchaînement.
Erreur classique.
Je zippe.
Le 0.2 tient.
Mon ego, un peu moins.
Fin de l'à-vue.
Mais difficile de rester fâché longtemps tellement la longueur est belle.
On repart.
LE TOIT QUI NE FAISAIT RIRE PERSONNE

Fab récupère le prochain bloc : 6c+ puis 5c.
Le départ du 6c+ annonce rapidement la couleur.
Et la couleur n'est pas rose.
Puis arrive un toit qu'il faut aller chercher sur la gauche.
Vu du relais, on pourrait presque croire que ça passe.
C'est précisément pour cela que les relais sont dangereux : ils donnent des opinions à des gens qui ne grimpent pas.
Fab bataille dans les premiers mouvements.
Ça grince un peu.
Puis la machine se met en route.
Et une fois lancé, il déroule.
Encore.
RETOUR DANS LES FISSURES À DOIGTS
À moi les deux dernières.
6c+ puis 6b+.
La septième longueur propose encore une magnifique fissure à doigts, avec quelques réglettes pour compléter le menu.
J'avance plutôt bien.
Les mouvements passent.
Mais l'altitude, les longueurs précédentes et une petite dose de rési commencent à présenter l'addition.
Sur une grimpe à vue où tout n'est pas écrit à l'avance, quelques secondes d'hésitation suffisent parfois.
Et la sentence tombe.
Puni.
Encore.
Décidément, la Police des Glaciers verbalise aujourd'hui.
MAIS… C'ÉTAIT PAS FINI ?
À la fin de cette septième longueur, nous arrivons presque à hauteur de l'autre équipe dans la Gervasutti.
Ambiance sympa.
Perchés là-haut à cinq, chacun dans son morceau de granite.
Je poursuis dans une fissure qui part en ascendance vers la gauche et arrive à un relais.
Pour moi, c'est terminé.
J'installe.
J'assure Fab.
Et puis nous regardons au-dessus.
Ah.
Non.
Il reste un morceau.
Fab repart donc en tête pour aller chercher réellement le sommet.
Et histoire de terminer élégamment, la montagne nous offre un petit réta façon Fontainebleau, juste à gauche en quittant le relais.
Le genre de mouvement où l'on cherche désespérément la prise qui n'existe pas tout en essayant de monter un genou quelque part au niveau de l'oreille.
Fab s'en charge.
Avec le recul, il semble d'ailleurs plus judicieux d'assurer ce passage depuis ce relais intermédiaire.
Puis, cette fois…
Sommet.
Pour de vrai.
CINQ AU SOMMET ET DES M&M'S

Nous voilà tous les cinq réunis là-haut.
Et Mag sort alors l'arme secrète.
Un paquet de M&M's.
À cet instant précis, ce paquet possède probablement une valeur marchande supérieure à celle de certains appartements chamoniards.
Bonheur.
Sucre.
Cacahuètes.
Contemplation.
Tout va bien.
Presque trop bien.
Il est temps de descendre.
Et c'est généralement à cet instant-là que les journées commencent à devenir intéressantes.
LES RAPPELS ET LA MAUVAISE MÉMOIRE DU TOPO
Fab et moi sommes absolument convaincus d'une chose :
avec notre corde à double de 60 mètres, nous pouvons descendre directement de R8 à R6.
Convaincus.
Sûrs.
Certains.
Que nenni.
Ça ne passe pas.
La grande révélation du jour sera donc la suivante :
60 mètres de corde permettent de descendre… environ 60 mètres.
Et parfois, c'est moins que ce que l'on imaginait.
Fab se retrouve à court de corde avant R6.
Heureusement, il avait embarqué avec lui les deux brins de 50 mètres des copains, dans l'idée de préparer la suite des rappels.
Ces cinquante mètres deviennent soudain nettement plus utiles.
Il raboute.
Il rejoint R6.
Je descends ensuite à R7, fais remonter les cordes de 50 mètres et réinstalle un rappel entre R7 et R6 afin que tout le monde puisse suivre.
Nous venons d'inventer une activité nouvelle :
le macramé vertical en haute montagne.
La suite se déroule heureusement beaucoup mieux.
Nous optimisons les rappels, rangeons progressivement le matériel et finissons par retrouver le glacier.
17 H. UNE HEURE.
Crampons.
Cordes.
Sacs.
Il est presque 17 heures.
Dernière benne : 18 heures.
Nous avons une heure.
Sur un glacier.
Avec quelques kilomètres devant nous.
Et plus de 3 000 mètres d'altitude.
Le moment est venu d'utiliser ce muscle souvent négligé par les grimpeurs :
le cardio.
Nous nous encordons à cinq.
Seulement, le glacier que nous avons traversé tranquillement le matin n'est plus exactement le même.
Il a fait chaud toute la journée.
Les ponts de neige se sont fragilisés.
Les crevasses ont pris confiance en elles.
Certaines traversées qui semblaient relativement paisibles quelques heures auparavant ressemblent maintenant à des invitations à tester gratuitement les techniques de mouflage.
Pas aujourd'hui.
Nous avançons prudemment jusqu'à sortir de la zone la plus crevassée.
Puis…
Gaz.
LE MARATHON DE PUNTA HELBRONNER
Les cordées se séparent en deux pour pouvoir avancer plus vite.
Nous commençons à trottiner.
Pas franchement le footing du dimanche matin.
Crampons aux pieds.
Baudriers.
Sac de montagne.
Altitude.
Après huit longueurs.
Nous regardons la montre.
Puis le chemin.
Puis la montre.
Puis Boulon.
Puis encore la montre.
17 h 40.
Ça doit passer.
17 h 45.
Ça va être chaud.
17 h 48.
Cours.
Et puis…
Boulon et Mag arrivent devant la porte de l'ascenseur qui permet de remonter dans la gare de Punta Helbronner.
17 h 50 et quelques secondes.
La porte se ferme.
Devant eux.
Terminé.
Pas de négociation.
Pas de « mais on est cinq ».
Pas de « s'il vous plaît ».
Pas de Pierre-feuille-ciseaux.
Rien.
Quelques secondes.
C'est tout ce qui nous sépare de la benne.
Quelques minuscules secondes.
À cet instant-là, une pensée me traverse l'esprit.
Ce café à Helbronner ce matin était-il réellement indispensable ?
La réponse est non.
Évidemment non.
LE REFUGE TORINO, OU COMMENT TRANSFORMER UN ÉCHEC EN DEMI-PENSION
Nous voici donc coincés là-haut.
La voiture est à Courmayeur.
Nous sommes à plus de 3 300 mètres.
Et le Skyway a terminé sa journée.
Il reste une solution.
Le refuge Torino.
Nous allons donc payer le prix fort pour une nuit que personne n'avait réservée, anticipée ni budgétée.
Sur le moment, ça pique un peu.
Puis les sacs tombent.
Les chaussures s'enlèvent.
On mange.
On refait la journée.
La fatigue redescend.
Et finalement…
On est plutôt bien.
Même très bien.
Parce qu'après tout, rater une benne de quelques secondes et se retrouver à dormir au-dessus des glaciers du Mont-Blanc avec les copains, ce n'est peut-être pas exactement ce qu'on appelle rater sa journée.
On voulait faire une bambée.
On a eu la version avec supplément.
Et le lendemain matin, en regardant les premières lumières arriver sur les aiguilles depuis le refuge Torino, une chose était certaine :
on n'aurait probablement échangé ces quelques secondes de retard contre rien au monde.
Enfin…
Peut-être contre le prix de la nuit.
Mais rien d'autre.
Infos de la sortie
Date : samedi 8 août 2026
Sommet : Pointe Adolphe Rey, massif du Mont-Blanc
Voie : Police des Glaciers
Longueur : environ 250 m / 8 longueurs
Accès : Punta Helbronner par le Skyway Monte Bianco
Cordée : Fab & Nico
Cordée voisine : Mag, Jean & Boulon dans la voie Gervasutti
Nuit imprévue : Refuge Torino
Moralité : ne jamais sous-estimer cinq minutes. Et encore moins un café.

